En Espagne, l’ouverture à la concurrence du rail à grande vitesse, engagée à marche forcée depuis 2020 sous l’impulsion européenne, est entrée dans sa phase la plus sensible : celle où la performance commerciale croise frontalement les impératifs de sécurité, de régulation et de gouvernance. Le débat ne porte plus sur l’opportunité de la concurrence mais sur les conditions dans lesquelles elle s’exerce.
Sur les grands axes Madrid–Barcelone, Madrid–Valence ou Madrid–Andalousie, l’arrivée de nouveaux opérateurs aux côtés de Renfe a bouleversé l’équation économique du rail espagnol. Tarifs divisés, fréquentation en hausse spectaculaire + 55%, démocratisation de la grande vitesse. Iryo, porté par des capitaux privés et une flotte ultramoderne, s’est imposé en quelques mois comme un acteur crédible, tout comme Ouigo. Mais cette réussite commerciale masque une réalité plus complexe : un système ferroviaire devenu plus dense, plus rapide, plus sollicité que jamais.
Ouvrir un marché, cela suppose un pilotage extrêmement fin des infrastructures, de la signalisation, de la maintenance et des procédures d’exploitation. Or ces fonctions restent largement concentrées entre les mains de l’administrateur d’infrastructures, Adif, sommé de faire face à une explosion des circulations sur des lignes parfois conçues à une époque où la grande vitesse était un monopole, non un marché.
Le rail n’est pas un secteur comme les autres. Il tolère mal les zones grises, les responsabilités diffuses et les arbitrages purement économiques. La concurrence y est structurellement asymétrique : les opérateurs se livrent bataille sur les prix, les services et les parts de marché, tandis que l’infrastructure, elle, demeure un bien commun, indivisible, soumis à une pression croissante. Dans ce contexte, la régulation ne peut être un simple exercice administratif. Elle devient une condition de soutenabilité du modèle.
L’expérience espagnole montre que la libéralisation sans surcroît équivalent de contrôle, d’audit et de supervision technique expose le système à des fragilités invisibles. Non pas parce que les nouveaux entrants seraient moins rigoureux, bien au contraire, mais parce que la complexité du réseau augmente plus vite que les capacités de surveillance. Plus de trains, plus d’opérateurs, plus d’interfaces : autant de points de friction potentiels.
L’Europe a voulu faire du rail un marché. Elle doit désormais assumer qu’il reste avant tout un système. Un système où la concurrence ne peut prospérer durablement qu’à la condition d’une régulation renforcée, indépendante, dotée de moyens techniques à la hauteur des enjeux. À défaut, la promesse d’un rail plus attractif pourrait se heurter à ses propres limites.
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