Véronique-Kunz-de-Mareuil
Dr Véronique Kunz de Mareuil
Médecin du travail au sein de ST Provence

Mobily-Cités :Les conduites addictives au travail restent un sujet sensible, souvent tabou. Comment amener les entreprises à en parler sans stigmatiser les salariés ?

Dr Véronique Kunz de Mareuil: La première condition, c’est d’adopter le bon vocabulaire. Parler de conduites addictives plutôt que de dépendance ou d’addiction permet d’aborder le sujet dans toute sa globalité. Cela inclut l’ensemble des modes de consommation, depuis les usages à faible risque jusqu’aux troubles de l’usage avérés, mais aussi tous les comportements à potentiel addictif, qu’ils concernent des substances psychoactives ou certaines pratiques.
Cette approche globale permet surtout de couvrir l’ensemble des niveaux de prévention, de la prévention primaire à la prévention tertiaire, de façon collective, sans focaliser uniquement sur la situation individuelle.

Ensuite, il est essentiel de reconnaître les conduites addictives comme un risque professionnel à part entière, à traiter systématiquement au même titre que les autres risques. Cela suppose de déplacer le regard : sortir d’une logique exclusivement corrective (rien ou bien « coercitive » à la place ?) – « on interdit, on soigne » – pour aller vers une prévention primaire collective (« on évalue, on prévient, on réduit »), fondée sur l’analyse des situations de travail et des facteurs professionnels favorisant les conduites addictives, sur l’anticipation et la réduction des risques.

Les entreprises disposent aujourd’hui de recommandations claires de la part des tutelles et d’outils structurés. Le déploiement d’une démarche reposant sur trois volets complémentaires, le management, l’information et la formation collectives, et l’aide individuelle, permet de couvrir l’ensemble des axes de prévention, sans stigmatisation.

Mobily-Cités : Quels sont, selon vous, les principaux facteurs professionnels qui favorisent la consommation de substances psychoactives dans le secteur du transport ?

Dr Véronique Kunz de Mareuil: Les travaux scientifiques ont largement documenté ces mécanismes, notamment ceux menés par l’INRS ou par Gladys Lutz (directrice de STUPP : Santé, travail, usage de psychotropes, cf. Typologie des Usages Professionnels de SPA, 2012). Plusieurs facteurs professionnels interagissent directement avec les conduites addictives dans le secteur du transport.

Les risques psychosociaux occupent une place centrale : l’intensité et la complexité du travail (pression temporelle, organisation des plannings : anticipation), les exigences de performance et les exigences émotionnelles : responsabilité liée à la sécurité des passagers ou des marchandises, confrontation à l’agressivité des usagers, l’isolement du poste, les rapports sociaux au travail qui peuvent être dégradés (communication faible, peu de reconnaissance..) . À cela s’ajoute la pénibilité physique, qu’il s’agisse des contraintes techniques des véhicules pouvant créer ou majorer des troubles musculo-squelettiques chroniques ou encore des horaires irréguliers ou de coupures. 

Il faut, en effet, garder en tête ce que l’on appelle les fonctions professionnelles des usages : certaines consommations peuvent être perçues comme dopantes ou stimulantes pour tenir les horaires, anesthésiantes pour gérer la douleur ou le stress, récupératrices face à la fatigue, voire intégratrices sur le plan social et culturel de l’entreprise. C’est précisément cette articulation entre travail et usage qu’il faut comprendre pour agir efficacement en prévention primaire.

Mobily-Cités : La fiche de constat et la “mallette employeur” sont désormais des outils reconnus. Comment permettent-ils de passer de la suspicion à la prévention ?

Dr Véronique Kunz de Mareuil: Ces outils jouent un rôle clé car ils transforment une situation souvent vécue sur le mode du soupçon ou de l’inconfort managérial en une approche technique, factuelle et structurée. La fiche de constat, utilisable par l’employeur en cas de troubles de comportement d’un salarié, comme les autres fiches pratiques de la mallette employeur, s’inscrivent clairement dans les trois volets cités de la prévention.

Ils sont à la fois pédagogiques et opérationnels : ils guident les acteurs de l’entreprise, sécurisent les pratiques et facilitent la mise en place d’une démarche cohérente . En ce sens, ils correspondent pleinement aux recommandations des tutelles en matière de méthodologie de prévention et permettent de sortir d’une logique émotionnelle ou improvisée pour entrer dans une démarche professionnelle et durable.

La mallette employeur a été construite par les SPST et est souvent transmise aux entreprises, idéalement accompagnée d’une explication méthodologique. Elle est aussi accessible en libre accès sur des sites comme Addict’Aide ou Presanse. 

Mobily-Cités : Le Plan Joana a replacé la question de la santé au travail au centre des priorités. Quels enseignements tirez-vous de cette mobilisation collective ?

Dr Véronique Kunz de Mareuil: Le premier enseignement, c’est que cette mobilisation doit être pérennisée au-delà de l’émotion suscitée par un événement dramatique. Le Plan Joana a eu le mérite de replacer la santé au travail au cœur du débat, mais il ne peut être efficace que s’il s’inscrit dans la durée.

Il a également mis en lumière la complémentarité essentielle entre les entreprises et les SPST (Service de Prévention de Santé au Travail). Ces derniers jouent un rôle central de conseil, tant sur le plan réglementaire que sur les recommandations de bonnes pratiques, et leur action est déterminante aussi bien dans les accompagnements individuels que collectifs.

Enfin, le Plan Joana est pertinent dans son approche globale : il concerne à la fois la santé des conducteurs et en conséquence, celle des usagers. Il invite aussi à élargir le regard sur les risques globaux liés à la conduite, notamment ceux liés à la diminution de la vigilance (hygiène de vie, risque cardio-vasculaire, sommeil, utilisation du portable…) , ce qui est particulièrement crucial dans les métiers du transport.

 Propos recueillis par Pierre Lancien

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