Mobily-Cités a rencontré un autocariste directement frappé par la décision brutale de BlaBlaCar de se retirer de l’activité des services librement organisés. Comme beaucoup de partenaires de la plateforme, il a appris la nouvelle presque en même temps que ses équipes. Derrière le choc, ce sont des véhicules en crédit-bail, des commandes annulées dans l’urgence, des salariés à reclasser et toute une stratégie de développement à reconstruire.
Témoignage d’un professionnel qui tente désormais de limiter les dégâts.
Comme l’annonçais en exclusivité Mobily-Cités hier soir, pour les transporteurs partenaires de BlaBlaCar Bus, la nouvelle a eu l’effet d’un coup de massue. Jeudi soir, cet autocariste du Sud-Ouest, qui exploitait déjà une dizaine de lignes pour le compte de la plateforme, a appris en même temps que tout le monde que l’activité de services librement organisés pourrait disparaître.
Quelques minutes avant le mail officiel, son interlocuteur habituel chez BlaBlaCar l’appelle. Une précaution presque humaine dans un moment brutal. « Je m’y suis pris à trois fois pour lire l’information. J’avais du mal à comprendre ce qu’ils étaient en train de dire », raconte-t-il. Jusqu’au bout, rien ne semblait annoncer un tel séisme. Quelques jours auparavant encore, les discussions portaient sur de nouvelles dessertes. Quatre lignes supplémentaires devaient même être lancées en juillet.
L’entreprise travaillait déjà avec une vingtaine de véhicules dédiés à BlaBlaCar Bus. Avec les nouvelles lignes, ce chiffre devait grimper à 27. Neuf véhicules supplémentaires avaient été commandés auprès de plusieurs constructeurs. Ils ont tous été annulés dans l’urgence dès jeudi soir.
« Heureusement que je ne les avais pas encore réceptionnés. Si j’avais signé dix jours plus tôt, je me retrouvais avec six ou neuf véhicules de plus sur les bras », explique le dirigeant.
Car la facture est déjà lourde. Une douzaine de cars affectés à cette activité sont encore en crédit-bail. Beaucoup sont floqués aux couleurs de BlaBlaCar Bus. Le coût mensuel approche 60 000 euros. « Il faut maintenant aller chercher du travail pour ces véhicules », résume-t-il. Derrière les chiffres, il y a surtout la peur de voir une activité entière se dérober sous ses pieds.
L’autocariste ne cache pas sa colère, mais refuse pour l’instant de céder à la panique. Son objectif est clair : sauver les emplois. Une partie des conducteurs pourrait être redéployée sur d’autres activités de l’entreprise, notamment à Toulouse. Des discussions sont aussi engagées avec une agence de voyages pour récupérer des services scolaires et touristiques. Et, déjà, les regards se tournent vers d’autres opérateurs.
« Je reste proactif. Si FlixBus ou un autre acteur nous sollicite, nous répondrons présents. Mon objectif, c’est de sauver 100 % de mes salariés », affirme-t-il.
Car derrière la disparition possible de BlaBlaCar Bus se profile aussi une autre inquiétude : celle d’un marché qui se retrouverait dominé par un seul acteur. « On se retrouve quasiment avec un monopole de FlixBus sur toute la France », observe-t-il. Une situation qui pourrait ouvrir la porte à de nouveaux entrants, notamment espagnols ou italiens, sur certaines lignes abandonnées.
Le plus surprenant reste peut-être le timing. À l’approche des ponts de mai et de la saison estivale, les taux de remplissage sont bons et les prix des billets augmentent. « Les bus sont pleins », insiste-t-il. Pour lui, la décision de BlaBlaCar ne peut donc pas s’expliquer uniquement par un ralentissement ponctuel du marché. « Il y a une lame de fond qui les a dépassés », dit-il. Une formule qui résume à elle seule le sentiment général : celui d’une crise longtemps masquée, et qui éclate aujourd’hui au grand jour.
Une hypothèse mérite toutefois d’être envisagée. Et si BlaBlaCar Bus n’avait pas réellement changé de métier, mais simplement changé de modèle ? Selon une source proche du dossier, la plateforme pourrait chercher à se désengager au plus vite de l’exploitation directe et des relations avec les transporteurs, pour se recentrer sur la commercialisation des billets de services librement organisés. Une sorte de « Trainline » de l’autocar. BlaBlaCar Bus pourrait alors distribuer demain les billets de FlixBus, mais aussi ceux d’éventuels opérateurs espagnols, italiens ou d’autres acteurs étrangers tentés de venir récupérer une partie des lignes abandonnées. De quoi augmenter son chiffre d’affaires et ses marges, tout en laissant aux transporteurs le coût intégral de l’exploitation, des véhicules, du personnel et des risques financiers. À suivre…
Pierre Lancien



