Ce matin, au Congrès des Régions de France réuni à Versailles, l’heure n’était plus aux formules diplomatiques mais au cri du cœur. Florence Portelli, vice-présidente de la Région Île-de-France, a donné le ton : « Nous sommes rackettés ! » Entre prélèvements massifs, désengagement de l’État et contraintes budgétaires inédites, la coupe est pleine. Les présidents de Région dénoncent un pouvoir central qui « asphyxie » les territoires tout en leur confiant toujours plus de responsabilités. « Nous intervenons là où l’État abandonne », ajoute-t-elle encore, en l’absence remarquée de Valérie Pécresse, actuellement en déplacement dans l’hémisphère Sud. Beaucoup redoutent déjà que 2026 ne soit « l’année de trop ».
« L’État nous fait les poches ! » renchérit Carole Delga, présidente de Régions de France et de la Région Occitanie. Les transports ont cristallisé les tensions : c’est le domaine où l’action régionale s’affirme, mais aussi celui où les marges de manœuvre s’amenuisent. Rail, SERM, transport scolaire… les Régions sont sur tous les fronts. Dans la salle, les opérateurs (SNCF Voyageurs, Transdev, Keolis, RATP Dev) étaient présents en force, conscients que la grande course à l’ouverture à la concurrence ne fait que commencer. Christophe Fanichet, président-directeur général de SNCF Voyageurs, écouté par un Jean Castex fraichement nommé, l’a résumé d’une formule : « Nous sommes passés du statut de délégataire subi à celui de délégataire choisi. » Une nouvelle ère s’ouvre, mais sur fond d’incertitude financière.
Profitant d’être à Versailles, Carole Delga a également convoqué l’histoire pour souligner la gravité du moment. Évoquant le Serment du Jeu de paume, événement fondateur de la démocratie française, elle a rappelé qu’il fut à l’origine de la séparation des pouvoirs et de la souveraineté nationale. De ce serment est née l’Assemblée nationale constituante, qui vota en août 1789 l’abolition de la féodalité et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. « Le peuple gronde, la France demande un sursaut ! », a-t-elle lancé, appelant à une « refondation du modèle institutionnel » : plus d’autonomie, plus de liberté d’action, une véritable souveraineté régionale dans une Europe forte.
Même tonalité chez Loïg Chesnais-Girard (Bretagne) et Gilles Siméoni (Corse) : « Il faut redonner de l’air » et « changer la culture de l’État ». Alain Rousset (Nouvelle-Aquitaine) s’interroge : « Ne sommes-nous pas assez intelligents pour gérer nos régions ? »
Face à ce front uni, Philippe Tabarot, ministre des Transports, a tenté de ramener le calme. Il a salué le rôle « indispensable » des Régions, garantes de la stabilité politique et du maillage territorial, rappelant que la future loi-cadre sur les transports sera présentée début 2026. Ce texte doit articuler décentralisation et mobilités, graver dans le marbre le fléchage des ressources issues des péages autoroutiers et consolider le financement des SERM. Le ministre plaide aussi pour une « collaboration plus étroite entre l’État et les Régions », notamment sur le transport scolaire et les dessertes fines.
Reste que, derrière les sourires officiels, le malaise est profond. Le sentiment d’humiliation exprimé par Alain Rousset résume l’atmosphère : les Régions veulent être respectées, pas administrées. Et dans la bataille pour la mobilité, où se joue l’avenir du pays, elles n’entendent pas être de simples passagères…
Pierre Lancien



