Thierry-Mallet Transdev
Thierry Mallet
Président de Transdev

« Accroître l’offre de transports publics, une nécessité écologique et sociale »

Inflation galopante, crise énergétique, objectifs climatiques de décarbonation de l’économie, jamais le monde du transport ne s’est trouvé face à tant de défis simultanés. Nous sommes à un tournant ! Ou bien nous trouvons les ressorts collectifs pour faire de ce moment de bouleversements une révolution des mobilités, ou bien la nécessaire transition écologique se heurtera à un rejet social.

 Transition et inclusion sont indissociables. Transdev s’est placé au cœur de cette équation. Le sens de notre métier ne se limite pas à transporter des passagers. Nous le faisons, bien entendu, avec nos trains, nos cars, nos bus du quotidien, et d’autres solutions encore, mais en nous posant la question de notre intégration à la société, du rôle que nous pouvons et devons exercer sur les enjeux de mobilité

La voiture, de symbole de liberté… à la liberté de s’en passer

L’augmentation des prix des carburants n’a pas fait progresser la fréquentation des transports publics de façon massive. Lorsque nous analysons les parts modales de mobilité en nombres de kilomètres parcourus, l’automobile continue de dominer, notamment en France. Les études montrent que dans nos déplacements quotidiens, la voiture individuelle représente plus de 80% des kilomètres parcourus, les transports publics 11%, la marche 3% et le vélo 1%.

 La voiture individuelle reste la norme pour plus des quatre cinquièmes de nos déplacements quotidiens, alors même qu’elle est plus coûteuse que les transports en commun. Elle absorbe près d’un cinquième des revenus disponibles des ménages modestes. L’automobile, symbole de liberté durant les Trente glorieuses est devenue synonyme d’asservissement pour nombre d’entre nous, tout en pesant aussi négativement sur le climat. Les voitures individuelles représentent plus de 16% des émissions nationales de gaz à effet de serre et près de 70% d’entre elles sont générées dans les zones urbaines.

 L’enjeu est posé : parler de citoyens urbains demande aujourd’hui de prendre en compte des populations qui vivent dans un rayon de 50 km autour des grandes métropoles. Ce sont ces foyers modestes repoussés en périphérie par la « métropolisation » qui n’ont pas d’alternative à la voiture.

 Avec quel horizon ? Les zones à faibles émissions des hypercentres ? Elles s’apparentent à des péages qui ne disent pas leur nom, au risque d’exclure encore les plus éloignés territorialement. La voiture électrique proposée par l’Europe ? Elle n’est qu’une partie de la solution. Ces véhicules, chers, resteront durablement inabordables. Ils ne régleront pas non plus le problème de la congestion du trafic.

Un nécessaire choc d’offres de transports partagés

Pour donner envie aux gens de monter dans les transports publics et laisser leur voiture de côté, il faut leur proposer des offres de qualité, un choc d’offres !

 Le choix entre transports partagés ou véhicule individuel ne se fait pas en fonction du prix. Un train, un car, un bus sont déjà, et resteront toujours moins chers que le recours à sa voiture. Avec un abonnement, c’est en moyenne sept fois moins onéreux.

 La disponibilité, la qualité, la fiabilité, la praticité, la facilité et le bon cadencement des offres de transports sont ici déterminants. En matière de mobilité, les solutions durables ne pourront s’imposer que si elles garantissent le même niveau de liberté que les transports individuels.

 Pour répondre à ces besoins et assurer la connexion de tous aux centres-villes, des offres existent et se développent progressivement partout dans le monde. Transdev en est un artisan. Il s’agit des trains régionaux, accompagnés de la relance des lignes de desserte rurale, des cars express avec leurs parkings relais, des bus scolaires, des bus solidaires, du transport à la demande, du covoiturage, des véhicules en libre-service (autos, vélos).

 Pour amplifier ce mouvement, il est indispensable à présent de créer des axes structurants en périphérie. Il convient d’organiser le rabattement sur ces axes, afin de se rapprocher au plus près du domicile de nos clients-voyageurs. Sur un trajet de 30 ou 40 km pour rallier un centre-ville, s’il n’y en a plus que 10 à parcourir en voiture, cela représente un vrai gain de budget et de réduction de l’empreinte carbone. Notre volonté est de réduire l’usage de la voiture, pas de l’éliminer.

L’inspiration internationale : des modèles de transports efficaces

Preuve que la voiture n’est pas l’ennemie, l’exemple de l’Allemagne ! Si l’industrie automobile est une pièce maîtresse de son économie, la part des transports publics dans les déplacements quotidiens y est aussi 50 % plus importante que celle de la France. Cela tient notamment à une offre (trains, bus et cars) plus fournie dans les zones peu denses où elle est trois fois supérieure à celle de la France. L’ouverture à la concurrence, instaurée en 1995, a permis de réduire le coût du ferroviaire pour la collectivité : y faire circuler un train coûte presque deux fois moins cher qu’en France, soit 9 € du kilomètre hors péages contre 18 € environ.

Dans la région de Düsseldorf, nous avons ainsi multiplié la fréquentation de nos trains par 50, en passant de 500 voyageurs environ à 23 000 par jour. C’est le fruit de l’amélioration du service, avec un meilleur cadencement et une meilleure qualité du transport.

Dans ce regard porté à l’international sur le secteur des transports, l’ancienne logique « nord-sud » n’a plus cours. Des progrès accomplis en Amérique du Sud, par exemple, se révèlent inspirants pour tout le monde. En Colombie, les autorités ont fait le choix d’avoir rapidement un système de transports en commun très efficace. A Bogotá, ville de 12 millions d’habitants, la part des transports publics atteint plus de 60 % grâce au TransMilenio. C’est un réseau de bus en site propre, avec des véhicules bi-articulés de 27 m dont Transdev est un des opérateurs. Ils transportent 2,5 millions de personnes chaque jour, soit autant que le RER A et B cumulés à Paris. Ils remplissent massivement une mission de service public, tout en offrant une solution alternative pour limiter la montée en puissance de la voiture.

Le transport public, une nécessité pour les collectivités

Nous développons nos offres de transport au moment où les collectivités territoriales nous demandent de les accompagner dans leur transition énergétique. La mobilité est un secteur clé pour atteindre les objectifs du plan européen « Fit for 55 », qui vise une réduction de 55% des émissions de CO2 à l’horizon 2030 et la neutralité carbone en 2050. Cela passe par une offre renforcée pour favoriser le transfert modal de la voiture vers les transports publics et un verdissement des flottes de véhicules.

Transdev est probablement le groupe qui innove le plus au monde dans son secteur. A la fin de l’année 2023, nous compterons ainsi sur une flotte de 3 000 véhicules à zéro émission (chiffres consolidés après acquisition de First Transit, en mars 2023). Nous soutenons également l’idée que la transition énergétique doit être multi-énergies et intégrer le biogaz et les biocarburants renouvelables, l’électrique par batteries et par pile à combustible. Nous avons d’ailleurs déjà une flotte d’une cinquantaine de bus électriques, alimentés à l’hydrogène, en France, aux Pays-Bas, en Suède, en Nouvelle-Zélande.

Si ambitieux – et indiscutablement légitimes – soient les objectifs de réduction des émissions de CO2, ils ne pourront pas être atteints s’ils ne s’accompagnent pas d’objectifs sociaux tout aussi ambitieux. Le périmètre de « travail » est celui du bassin de vie qui s’étend au-delà des métropoles. Notre défi est de proposer des solutions adaptées à ces territoires, inclusives et acceptables pour tout le monde, raisonnables dans la durée.

Il faut un véritable « choc d’offres » qui servira autant la cohésion sociale que territoriale, et qui est essentiel pour réussir notre révolution énergétique.

À lire également

Grégoire de Lasteyrie

Grégoire de Lasteyrie

Président de la Communauté Paris-Saclay, conseiller régional d’Ile-de-France, en charge des nouvelles mobilités

Christophe Coulon
« Avec la SNCF, nous avons une sacrée reconquête de confiance à opérer » Christophe Coulon explique que le nouveau contrat TER passé avec la SNCF sur le lot d’Amiens a permis de rééquilibrer les relations avec l’opérateur historique et d’élever les exigences sur la...
Youenn Dupuis
Grande couronne : « Le modèle économique des contrats est pénalisé par le contexte inflationniste post-Covid » Tramways, trams-trains, lignes 16 et 17 du Grand Paris Express, lignes de bus en grande couronne… la filiale de la SNCF dédiée au transport urbain accroît...
Grégoire de Lasteyrie
« La qualité de l’intermodalité est déterminante pour faire adopter le transport public » Rééquilibrer l’offre de transports tout en décarbonant les mobilités en grande couronne, redynamiser le mode routier en l’articulant au réseau structurant, soutenir les modes...
Brice Lalonde
« Pour réussir à décarboner, nous devons faire preuve de pragmatisme » Ancien ministre de l’Environnement et ancien ambassadeur chargé des négociations internationales sur le Climat pour la France, Brice Lalonde préside aujourd’hui  l’association Equilibre des...
Youenn Dupuis

Youenn Dupuis

Directeur général adjoint en charge de l’Ile-de-France, Keolis