Pierre-Jean Seyt

Co-Directeur général du groupe Transports SEYT-COUDERT-SCHMITT-MIGRATOUR

« La transition énergétique doit être ambitieuse, mais techniquement exploitable »

 À la tête d'un groupe qui fêtera ses 80 ans en 2027, Pierre-Jean Seyt défend un modèle de développement fondé sur la reprise de PME et leur ancrage territorial. Avec 268 salariés, 295 véhicules et neuf dépôts, les Autocars Seyt ont acquis une dimension régionale sans renoncer à leur culture d'entreprise. De la gestion des conducteurs à l'entretien des véhicules, en passant par l'électrification des flottes, leur organisation reste étroitement liée aux contraintes des territoires ruraux et de moyenne montagne.

Propos recueillis avec plaisir par Pierre Lancien

Mobily-Cités : Avec près de 300 véhicules, et 268 salariés, les Autocars Seyt ont considérablement changé de dimension. Comment s'est construit ce développement et quelle est aujourd'hui la physionomie du groupe ?

Pierre-Jean Seyt : Nous avons grandi exclusivement par croissance externe, sans jamais chercher à conquérir de nouveaux territoires de manière offensive. Nous avons d'abord repris de petites PME autour de chez nous, notamment dans le Cantal, souvent à l'occasion du départ à la retraite de leurs dirigeants. Il s'agissait d'entreprises de cinq à dix véhicules. Puis nous avons franchi plusieurs étapes, avec des acquisitions plus importantes et une forte accélération en 2022 avec la reprise de l’entreprise Coudert à Issoire, Schmitt voyages au Puy en Velay puis en 2023 Transports Migratour au puy en Velay.

Les entreprises que nous avons reprises nous ressemblaient : elles étaient implantées dans des territoires ruraux, avec une part importante de transport scolaire et de lignes conventionnées, complétée par une activité touristique. Certaines possédaient aussi des spécialités, comme Migratour, au Puy-en-Velay, avec le Compostel'Bus, destiné aux pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Mobily-Cités : Vous exploitez dans des territoires ruraux et de moyenne montagne. En quoi cette géographie impose-t-elle une organisation particulière de l'entreprise et de ses personnels ?

Pierre-Jean Seyt : Dans nos régions, il faut d'abord éviter les kilomètres à vide. C'est un enjeu économique majeur, particulièrement avec le prix du gazole. Environ 40 % de notre flotte est ainsi délocalisée chez les conducteurs, qui conservent leur véhicule à domicile. Cela nous évite de leur imposer deux allers-retours quotidiens au dépôt et de mutualiser les déplacements, Ce sont parfois des gains modestes, mais leur accumulation fait une vraie différence.

C'est aussi une question de recrutement. Si nous demandions à tous ces conducteurs de rejoindre systématiquement un dépôt, nous aurions beaucoup plus de difficultés à trouver des candidats. Notre organisation doit tenir compte de la réalité de leur vie quotidienne et de l'éloignement géographique.

Mobily-Cités : Comment préservez-vous l'esprit des PME reprises tout en imposant des méthodes communes de gestion, notamment pour les véhicules et les équipes ?

Pierre-Jean Seyt : Lorsqu'on reprend une entreprise, la première chose à faire est de conserver ce qui fonctionne bien. Certaines pratiques peuvent même être reprises dans nos entreprises historiques. À l'inverse, nous apportons nos méthodes là où nous pensons pouvoir améliorer l'organisation.

Notre priorité, c'est l'entretien des véhicules. Nous pratiquons la maintenance préventive depuis toujours. C'est dans notre ADN et c'est l'une des premières choses que nous mettons en place dans les entreprises que nous reprenons. Il existe encore une culture consistant à réparer lorsqu'un véhicule tombe en panne. Nous préférons tout faire pour éviter qu'il tombe en panne.

Nous avons également rationalisé nos achats. Les véhicules récents sont de plus en plus complexes à entretenir et il faut disposer des bonnes compétences dans les ateliers. Nous essayons donc de travailler avec deux marques par catégorie de véhicules. Cela facilite la gestion des pièces détachées, l'entretien et la transmission des compétences entre mécaniciens.

Mobily-Cités : Votre organisation, avec une part importante des véhicules stationnés chez les conducteurs, semble particulièrement difficile à concilier avec l'électrification. Comment envisagez-vous cette transition ?

Pierre-Jean Seyt : La transition doit être ambitieuse, mais elle doit aussi être techniquement exploitable et économiquement soutenable. Nous avons étudié différentes solutions, notamment le gaz et l'hydrogène. Aujourd'hui, nous nous préparons à l'électrique. Mais, dans nos territoires ruraux, cette transition ne pourra pas reposer uniquement sur les transporteurs.

Nous pouvons équiper nos dépôts. En revanche, que fait-on pour les véhicules qui stationnent chez les conducteurs ? Comment installe-t-on une borne de recharge à leur domicile ? Quelles sont les conséquences juridiques et les questions d'assurance ? Il reste beaucoup de difficultés à résoudre.

Nous avons aussi des contraintes particulières liées à la moyenne montagne. Le sel utilisé sur les routes en hiver accélère le vieillissement des carrosseries. C'est notamment pour cette raison que je suis réservé sur le rétrofit. Dans certaines régions, il est possible de conserver un véhicule pendant quinze ans ou davantage. Chez nous, même avec un entretien préventif rigoureux, l'état des carrosseries peut rendre cette prolongation difficile.

Mobily-Cités : Entre les nouvelles aides CEE, les délais de livraison des constructeurs européens et l'arrivée des véhicules chinois, comment allez-vous arbitrer vos prochains investissements ?

Pierre-Jean Seyt : Nous avons toujours privilégié les fournisseurs de proximité : départementaux, régionaux, nationaux, puis européens. Cela vaut pour nos petits fournisseurs comme pour les grands constructeurs. Dans l'idéal, je continuerai à privilégier cette démarche.

Mais nous sommes confrontés à une réalité économique. Si nous faisons ce choix à n'importe quel prix alors que nos concurrents achètent des véhicules moins chers, nous risquons de perdre des marchés. La disponibilité du matériel est également essentielle. Après le Covid, nous avons parfois attendu près de deux ans pour recevoir des véhicules. Pendant ce temps, nous avons dû conserver les anciens plus longtemps, avec davantage d'entretien et une décote à la revente.

J'espère que l'arrivée des constructeurs chinois incitera les industriels européens à accélérer leur production. Je souhaite continuer à travailler avec ces derniers, mais ils doivent pouvoir nous fournir les véhicules dont nous avons besoin, dans des délais compatibles avec nos engagements.

Mobily-Cités : Vous avez remporté le prix FNTV de l'« Autocariste de tourisme de l'année ». Le tourisme représente désormais 30 à 35 % de votre chiffre d'affaires. Comment comptez-vous développer cette activité, notamment face à l'émergence d'une nouvelle génération de retraités, plus jeunes, plus actifs et dont les attentes diffèrent de celles du quatrième âge ?

Pierre-Jean Seyt : Nous croyons beaucoup au tourisme et nous voulons encore développer cette activité. Mais pour cela, il faut maîtriser toute la chaîne, de la conception du voyage jusqu'à sa commercialisation. C'est précisément le rôle de nos deux agences, qui élaborent leurs propres produits, recherchent les hôtels, négocient avec les prestataires et construisent les séjours.

Nous constatons surtout que les clientèles évoluent. Les nouveaux retraités ont souvent déjà beaucoup voyagé, notamment de manière individuelle. Ils sont actifs, curieux et recherchent des expériences différentes. On ne peut plus systématiquement proposer le même programme à des personnes de 60 ans et à des voyageurs de 80 ans. Leurs envies, leurs rythmes et leurs attentes ne sont pas nécessairement les mêmes.

Notre ambition est donc de développer des voyages thématiques, notamment autour de la randonnée ou des activités sportives, et de proposer des formules plus souples. Plutôt que d'attendre qu'une association constitue un groupe de cinquante personnes, nous pouvons concevoir un séjour et l'ouvrir à plusieurs petits groupes, à des couples ou à des voyageurs individuels.

Avec la taille qu'a désormais atteinte notre groupe, nous pouvons nous permettre de tester de nouveaux produits. C'est cette créativité commerciale qui doit nous permettre de poursuivre notre développement.

Mobily-Cités : L'envolée du prix des carburants pèse lourdement sur les comptes des autocaristes. Parvenez-vous à répercuter ces hausses sur vos tarifs ou devez-vous revoir votre organisation pour préserver vos marges ?

Pierre-Jean Seyt : Sur les marchés conventionnés, nous disposons de mécanismes de révision des prix. En revanche, dans le tourisme, c'est beaucoup plus compliqué. Nos clients, qu'il s'agisse d'associations, de clubs sportifs, de comités d'entreprise ou d'établissements scolaires, ont eux-mêmes des budgets contraints. Ils peuvent comprendre une augmentation raisonnable, mais nous ne pouvons pas leur répercuter l'intégralité de la hausse des carburants.

Nous devons donc être encore meilleurs commercialement et plus rigoureux dans notre exploitation. Lorsqu'un autocar part avec quarante voyageurs, notre objectif est d'essayer d'en trouver dix supplémentaires. Cela suppose de mieux commercialiser nos voyages, de compléter nos groupes et de mutualiser davantage nos moyens.

Nous devons également faire preuve de transparence auprès de nos clients pour expliquer les augmentations tarifaires. L'enjeu est de préserver la rentabilité de nos prestations sans rendre les voyages inaccessibles.

 

 

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